Etre archiviste intercommunal permet indéniablement de vivre des aventures assez extraordinaires, qu’on aurait du mal à croire si on ne les avait vécues ! Nos chers élus, comme l’ensemble du personnel des collectivités, ont en eux des ressources insoupçonnées qu’ils parviennent toujours à mettre en action pour nous surprendre encore et encore…

Je me devais aujourd’hui de partager avec vous, chers lecteurs, la nouvelle aventure qui m’est arrivée il y a quelques jours. Travaillant depuis plusieurs mois à résorber un arriéré d’archives de plus d’un kilomètre linéaire au sein d’une importante collectivité de mon département, j’ai eu l’occasion, vous devez vous en douter, de vivre diverses expériences, certaines formatrices, d’autres plutôt désespérantes… Je pensais bien avoir tout vu, ou presque, lorsque je reçus un matin un coup de fil  de la responsable du service Comptabilité de ladite collectivité.

« Bonjour, je suis bien aux archives ? »

«  Bonjour ! Oui vous êtes bien aux archives, je suis l’archiviste qui intervient depuis quelques mois pour m’occuper du tri et du classement de l’ensemble des archives de la commune » 

« Ah très bien ! Vous allez pouvoir me renseigner peut-être ! Je vous appelle car je raccroche à peine avec un commerçant qui est en possession de factures des années 1960 établies à l’ordre de la commune ».

« Pardon ? Cette personne détiendrait des factures de la commune chez lui, vous me dites ? Mais ce sont des documents qui ne doivent pas sortir des locaux de la mairie ! Comment a-t-elle pu se les procurer ? »

«  Pour tout vous dire, il les a trouvés ce matin devant chez lui, dans la rue, en sortant son chien. Il nous a appelé dans la foulée pour nous avertir. Si je vous appelle, ce que je ne m’explique pas comment de tels documents ont pu se trouver sur le trottoir d’une des plus grandes avenues de la ville »

Un silence pesant s’installa alors ! Des factures des années 1960 sur la voie publique ? Comment ces archives ont-elles pu se retrouver en pleine rue, à la merci de tout un chacun ? Quelques secondes - bien longues - passèrent. Et puis, tout d’un coup, ce fut comme une révélation. J’avais trouvé, me semblait-il, l'explication de ce mystère.

« Je pense avoir compris. Hier après-midi, deux personnes des services techniques sont passés pour amener à la destruction plus d’une centaine de mètres d’archives éliminables. Parmi ces documents, figuraient ceux concernant votre service. Ma collègue a assisté au chargement. Ils sont venus avec un camion de taille moyenne, fermé par une simple bâche. Vous savez, ces véhicules anciens dont l'arrière n'est pas complètement fermé ! Il est fort possible que des documents soient tombés durant le trajet si le camion était chargé à son maximum »

« C’est possible ça ??  Ils n'ont quand même du faire attention pendant le transport ! »

« En tous cas, c’est la seule explication qui me vient à l’esprit. Il faudrait peut-être appeler les services techniques pour en avoir le cœur net »

Eh oui, le mystère était ainsi résolu. Après vérification, ils avaient tout simplement rempli leur camion jusqu’à la limite de l'acceptable et avaient roulé à très bonne allure sur le trajet menant au centre de destruction. Quelques documents en avaient ainsi profité pour s’offrir une petite escapade dans les rues de la ville…

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Dramatique me direz-vous ! Heureusement, il ne s’agissait pas de documents dont l'extrême sensibilité exigerait de ne pas les placer en des mains malveillantes. Et nous avons eu la chance de tomber sur un commerçant responsable et un bon citoyen. Après avoir averti mon directeur de ce petit incident (!!!), j’imagine quand même que nos deux chauffeurs ont eu droit à quelques remontrances. Je l’espère en tous cas…

Car voyez-vous, il ne m’a pas semblé que ça ait inquiété le moins du monde les responsables de la collectivité. Leur arracher quelques sourires oui, mais pour le reste… Encore une fois, la preuve est faite que les archives n’intéressent vraiment pas personne, ou pas grand monde pour le moins… Que pouvons-nous bien y faire ? Rien sans doute !

Si ce n’est de ne pas perdre espoir en ce que nous faisons, et en l’utilité à moyen et à long terme de notre si joli métier ! Tant que nous, archivistes, y croyons, ce n’est au final déjà pas si mal… Tentons de nous en persuader !