Pourquoi donc tous les objets insolites possibles et imaginables susceptibles d'être conservés dans une collectivité se retrouvent toujours, invariablement, dans les locaux d'archives ? La "salle des archives" est, bien souvent, le cabinet de curiosité de nos petites mairies de campagne, occupées par des élus à l'esprit très conservateur. On dirait que cette pièce est un lieu doté de pouvoirs spéciaux, comme si elle était capable d'avaler tout ce dont on n'a plus besoin et dont on ne sait que faire, mais que l'on a pas le courage de jeter... 

Vous cherchez la vieille machine à écrire de l'ancienne secrétaire ? Elle est aux archives. Le tambour du garde champêtre ? Il est aux archives. Les plaques de marbre des concessions reprises du cimetière ? Aux archives. Les costumes fabriqués pour la fête de la Saint Glinglin par le comité des fêtes il y a 40 ans ? Aux archives.

Bon. Tout cela est simplement très courant. Un ensemble hétéroclite poussièreux et brinquebalant qui cale les boîtes et les étagères dans tous les lieux où l'on intervient. Mais parfois... parfois... il nous arrive encore d'être surpris par ce que l'on découvre lors de nos explorations des placards et greniers.

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Par exemple, saviez-vous que notre métier peut être dangereux ? Ce n'est pas moi qui le dit mais la Brigade Régionale de Déminage qui est venu le mois dernier en quatrième vitesse dans la commune où je me trouvais. Farcie entre deux liasses de matrices cadastrales, une jolie boîte en bois contenait... des fusées paragrêles vieilles d'une bonne cinquantaine d'années (j'ai même retrouvé les factures !). Enfin, en fait, "pire encore que les fusées" me dit le brave démineur, "le détonateur" !! "Si vous l'aviez échappé en l'attrapant ou secoué un peu trop fort, vous faisiez tout péter" !!! Rassurant !! Je m'en vais demander une prime de risque moi.

Dangereux donc. Mais cocasse aussi parfois. A part les archivistes - auxquels personne ne pense jamais...-, qui fouille dans les vieilles archives ? Voilà donc une cachette rêvée pour les correspondances secrètes et interdites. Des lettres d'amour adressées par une secrétaire de mairie à son amant africain, cachées dans les liasses de demandes de transport de corps !! Des photos coquines accompagnées de missives dont les audaces feraient frémir les plus avertis d'entre vous, au milieu des appels d'offre de travaux d'assainissement !!! Des billets doux donnant rendez-vous à la gare du village voisin à un amoureux marié, entre les circulaires préfectorales !! Autant de petites surprises pimentées qui parsèment notre quotidien. Et font de nous non plus seulement des gardiens de la mémoire mais aussi des gardiens de la paix des ménages !

Je pensais donc, après tout cela, ne plus pouvoir m'étonner de rien. C'était sans compter avec l'extravagance et l'imagination sans borne de mes élus et de mes collègues. La semaine dernière, je fouille un grand meuble dans la salle principale de la mairie qui sert aussi d'accueil du public (et de bibliothèque, de local technique, de salle de documentation, de salle du cadastre, de salle du café et de salle de rangement des apéritifs !!) afin d'en extraire tous les dossiers pour les trier. J'ouvre un grand tiroir, juste en dessous des matrices cadastrales et à côté des biscuits apéro, contenant un grand sac plastique transparent  avec beaucoup de condensation et des objets marrons foncés de taille et forme curieuse à l'intérieur. Moi, un peu blonde, mais m'attendant à tout :  "Ce sont des champignons séchés ?" (après tout, nous sommes ici au pays des cèpes...!). La secrétaire : "Ah non ! Ca, ça vient du cimetière, ce sont des os". "Des os ?!". "Oui, oui, on les a trouvé en faisant les travaux sur la place au dessus de l'ancien cimetière du village, le cantonnier les avait jeté dans un chemin pour remblayer mais les habitants sont allés les chercher avec un panier et nous les ont ramenés. On n'a pas osé les jeter de nouveau alors on les laisse là en attendant". Voilà. Donc, pour la première fois en huit ans de carrière, voilà que je vais devoir archiver les ossements de pauvres malheureux décédés au siècle dernier !!! En plus de leur acte de mariage, de leurs signatures sur les listes d'émargement, de leur trombine sur les permis de chasse, voilà que nous allons aussi disposer de leur omoplate ou leur humérus pour la postérité !! Et d'imaginer nos chers amis généalogistes venant à la mairie en demandant "puis je avoir un moulage de la phalange de mon arrière grand père ?" ! Trêve de délire d'archiviste, le cantonnier a mis fin au fou rire nerveux qui m'avait attrapé suite à la révélation de la secrétaire en emportant le tout pour "le mettre dans un chemin ou personne ne va jamais !!!". A chaque problème, sa solution !!! 

Archiviste. Quel métier palpitant. Du danger, du mystère, des secrets !! Pas besoin d'aller chercher l'aventure trop loin !